Fille de joie

Voici la retranscription du texte de présentation du livre « Fille de joie », de Kiyoko Murata, par Frédérique, lors de la soirée Désirs D’Asie du 26 mai 2026, consacrée à la littérature.

Je vais vous parler de ce livre Fille de joie qui a été un vrai coup de cœur pour moi . Il se passe dans le milieu de la prostitution au tout début du 20è siècle au Japon.

J’ai beaucoup aimé le style de ce livre, très direct avec des descriptions précises , factuelles de la vie quotidienne et en même temps emprunt de délicatesse. J’ai bien aimé aussi sa sensibilité un peu rugueuse mais bien réelle qui transparaît tout au long du récit. On a vraiment l’impression de vivre à côté de l’héroïne , d’être emmené dans son quotidien.

L’histoire qui se passe en 1903 est une plongée dans l’Histoire du Japon, omniprésente au cours du récit mais le plus souvent de manière implicite via la vie de l’héroïne et des différents personnages qui sont pris dans le tumulte de cette grande transformation de la société japonaise avec l’arrivée de l’ère Meiji(début 1868), l’ouverture forcée du Japon à l’Occident et la transformation complète de la société japonaise avec notamment la fin du système féodal et la fin des samouraïs. Néanmoins on n’a pas l’impression d’étudier un cours d’histoire mais plutôt de vivre celle-ci en direct avec les personnages.

EXTRAIT : Son père –il s’agit du père de l’institutrice de l’héroïne, samouraï du shogunat Tokugawa- voulait quitter la capitale pour aller cultiver le thé à Shizuoka mais il n’avait pas l’argent nécessaire. Il se résolut à vendre sa fille aînée et l’implora d’accepter sans en parler à sa mère . Elle expliqua à sa mère qu’elle avait trouvé un emploi de répétitrice auprès des filles d’un riche marchand.

J’ai noté avec surprise que les protagonistes ne se rebellent pas contre cette situation forcée d’être vendue , le père à cette époque-là est tout puissant et prétexte le devoir filial, de devoir aider ses parents en acceptant son sort .

Certaines essaient quand même une fois arrivées de prendre la fuite , le plus souvent sans y parvenir et avec des conséquences désastreuses pour elles-mêmes et leur famille.

En 1903 il y a 2 ans que l’école féminine a été instaurée pour les prostituées, ce qui leur permet d’accéder à une instruction de base. C’est cette instruction qui va révéler Ichi, l’héroïne du livre , à elle-même, qui va la faire évoluer et aussi transformer son destin.

Je vais juste dire un mot sur l’autrice Kiyoko Murata . Elle est née en 1945 dans la préfecture de Fukuoka (au nord de l’île de Kyushu, l’île la plus au Sud-Ouest des grandes îles du Japon). Elle décide de devenir écrivaine en 1975 , alors qu’elle avait enchaîné après le lycée différents métiers comme vendeuse de journaux, ouvreuse de cinéma, serveuse de café tout en écrivant . Après une 1ère reconnaissance avec son roman la voix de l’eau , elle obtient différents autres prix dont le prix Akutagawa (l’équivalent du Goncourt) en 1987 pour le Chaudron qui sera adapté au cinéma par Akira Kurasawa.

Elle a fondé également une revue littéraire au Japon, en 1985 nommée Happyou . (Traduction: annonce , parution, publication )

Elle obtient le prix Yomiuri en 2013 pour fille de joie (parution en France en 2017).

Son dernier roman , Quand dansent les oiseaux est paru en France en 2025.

Je voudrais m’arrêter quelques instants sur le titre dans la version originale en japonais yuu jo kou qui est écrit en hiragana et non en kanjis, en idéogrammes, comme le plus souvent .  :yuujo signifie prostituéee , avec les deux kanjis de s’amuser et de femme mais le kou m’interpelle car ce son peut s’écrire en kanjis de différentes manières qui sont pour moi toutes signifiantes dans ce livre : l’école, la piété filiale, la joie, le mérite/le succès . J’émets l’hypothèse que cette porte ouverte à l’interprétation en n’écrivant pas en kanji est volontaire …. J’aimerais bien poser la question à l’autrice ou à la traductrice, Sophie Rèfle-Miyashita (qui est également la traductrice de Hireo Arikawa pour au-revoir les chats ).

Aoi Ichi l’héroïne a 15 ans quand elle est vendue au tenancier d’une maison close par ses parents, un pêcheur et une plongeuse d’une petite île volcanique au large de Kyuushuu , qui sont très pauvres et essaient ainsi de survivre.Tout le roman va nous ramener sans cesse à cette île, à ce mode de vie, à cette manière de ressentir la vie , comme si on était dans la tête d’Ichi . En effet elle compare sans cesse tout ce qu’elle vit , toutes ses sensations à ce qu’elle connaît dans son île et elle transforme la dureté du quotidien de sa vie actuelle en douceur avec des souvenirs de son île natale: par exemple le ciel , son seul espace de liberté , elle le regarde et elle y plonge comme dans la mer de son enfance,

ou bien quand elle vit une scène assez crue et violente d’épilation forcée , ça devient dans sa tête la réparation des filets de pêche . Comme si elle jouait avec la réalité pour garder le pouvoir sur une vie qu’on lui impose .

Ichi a un caractère bien trempé qui lui vient de cette île natale où la vie était rude . Et si elle peut intégrer une des meilleures maisons-closes du quartier réservé de Kumamoto, c’est justement parce qu’elle arrive de ce milieu de plongeuses qui lui a donné un corps si harmonieux , même si maintenant on la traite de«sauvageonne» qui parle le patois de son île et marche comme un garçon, deux caractéristiques qu’on veut lui ôter pour qu’elle soit dans la norme.

Le « quartier réservé » est un quartier entier de plaisir un peu à l’écart de la ville, tout à fait officiel, coupé du monde , comme il y en a alors à Tokyo ou à Kyoto ou dans les grands ports de pêche et dont les filles ne peuvent pas sortir librement. A l’intérieur de ce quartier , toute la vie y est organisée autour des filles, comme une marchandise dont il faut prendre soin , avec une hiérarchie très précise selon la qualité de la maison close selon l’expérience acquise etc ..

Elle a 2 ans théoriquement, entre 15 et 17 ans, pour être formée à l’art de ce métier grâce à une oïran (courtisane de haut rang) qui va « la dégrossir avant  utilisation » , lui enseigner le métier , qui l’initie à l’élégance, au savoir-vivre, lui enseigne les rites de séduction et les techniques sexuelles , mais aussi doit lui apprendre à accepter la soumission.

EXTRAIT : Les filles n’étaient pas immédiatement mises au travail. Les légumes qu’on vient de tirer de terre sont couverts de boue. Il faut les nettoyer, les débarrasser de leurs feuilles abîmées, les laver avant de les présenter sur un plateau.

Elle est confiée à une autre courtisane de haut rang Mlle Shinonome qui la prend sous sa protection et à une institutrice Mlle Tetsuko à l’école féminine du quartier réservé où les filles doivent apprendre à lire , compter, écrire. L’idée c’est qu’elles puissent correspondre agréablement avec leurs clients , et aussi tenir leurs comptes . En effet elles ont contracté une dette (l’argent ayant été versé à la famille) qu’elles mettront 10 ans minimum à rembourser.

Ichi découvre tantôt difficilement tantôt avec plaisir ce monde où on ne marche pas pieds nus, et où on la reprend sèchement :

EXTRAIT : les clients ne viennent pas ici pour acheter des vas-nus-pieds.

-Rappelle-toi que tu es un être humain et non un animal! Ichi retourne prendre ses sandales en courant.

Mais c’est aussi sa porte d’entrée pour découvrir le monde et lors du voyage de son île à Kumamoto elle prend plaisir à découvrir les beaux bâtiments de la ville qu’elle traverse avant d’ arriver au quartier réservé.

Sur place une fois arrivée elle découvre le luxe de la maison close , le moelleux des lits , elle aime sentir sous ses doigts, pour la première fois de sa vie, la douceur des kimonos qu’on lui a donné.

EXTRAIT : elle prit soudain le kimono et le frotta contre sa joue

Elle y découvre également la violence du tenancier à l’arrivée, qui tâte la marchandise dans leur intimité et fait son tri, aussi les premières leçons de l’oïran ,très pénibles, à la découverte de son futur métier .

Ichi aime beaucoup apprendre à l’ école féminine et elle découvre ce monde de la connaissance auquel elle n’avait pas accès sur son île. Cette bouffée positive et quotidienne est très importante pour elle.

Mlle Tetsuko , son institutrice apportera beaucoup à Ichi car celle-ci est très assidue aux cours, elle est volontaire pour apprendre, elle trouve une forme de liberté à écrire, à poser ses émotions sur son journal quotidien, à rêver avec les kanjis qu’elle apprend .

Quand on lui apprend comment il faut écrire à un client , elle dit qu’elle aussi a écrit une lettre d’amour et la lit à sa courtisane:

EXTRAIT : Quand il tombe des cendres

je me souviens de vous

Dieu de la mer

Vous seriez beau si vous étiez un Homme

Je n’ai rien compris , dit Mlle Shinonome ! D’abord , à qui cette lettre est-elle destinée ?

À une grosse tortue marine de chez moi.

Tout au long du livre , on se rend compte que le monde de son île de l’enfance l’habite sans cesse pour résister au monde cru, violent qui l’entoure et qu’elle subit. Elle emmène aussi le lecteur à retrouver de la douceur et à prendre du recul grâce à son île devenue comme un refuge imaginaire .

Les bains et l’école féminine sont 2 lieux importants de liberté pour les filles des différentes maisons-closes , car ces lieux leur permettent de se rencontrer , de discuter, de comparer , de prendre du recul ou d’être mis au courant des drames qui se produisent .

Certains pères non seulement vendent leur fille , mais ils viennent voir le tenancier souvent en cachette de leur fille et contractent une dette additionnelle qui prolonge d’autant le contrat de servitude

EXTRAIT : à la mi-novembre, 2 puis 3 puis 4 pères pauvrement vêtus apparurent dans les rues du quartier. Ils étaient venus se repaître de leurs filles.

On voit bien que leur salut ne peut pas venir de leur famille. Il faut chercher ailleurs

L’institutrice qui a décidé de rester pour éduquer toutes ces jeunes filles quand elle a eu fini de payer sa dette, se nourrit des pensées de Fukuzawa Yukichi et cette phrase de ce penseur de l’ère Meiji l’interpelle :

EXTRAIT : L’homme pauvre qui a des connaissances est le plus redoutable .

Une grève dont elles sont témoins sur les chantiers navals nourrit beaucoup leur réflexion, des filles commencent à penser collectivement, d’autre part il y a cette loi qui n’est pas appliquée ,terrible par les mots qui s’y trouvent,«l’édit de libération du bétail» , qui concerne les animaux et les prostituées mais qui aurait l’avantage de pouvoir annuler leurs dettes

EXTRAIT : de la même manière que personne n’irait demander à un animal de rembourser une dette, on ne saurait demander à une prostituée de rembourser la sienne

Elles ont également quelques contacts hors du quartier réservé grâce à une ancienne oïran

Le système vacille …Le pouvoir qu’elles ont toujours gardé au fond d’elle-même veut se manifester.

Et ce dernier extrait pour terminer :

EXTRAIT : Elle ôta ses vêtements . Son corps était aussi lisse que ceux des poissons. Elle se sentait bien . Je vous remercie toutes , lança t-elle dans son rêve.